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Récemment, en relisant le superbe livre sur le Bund de Peter Hibbard, mon attention a été retenue par la référence à l'une des liaisons de Sir Victor Sassoon. Celle avec Emilie Hahn (ci-contre), un personnage tout aussi fascinant que lui.

Emilie Hahn est une journaliste américaine qui arrive à Shanghai en 1935. Surnommée "Mickey" par ses amis et sa famile, elle se déplace souvent en compagnie de Mr Mills, un petit singe gibbon. Véritable incarnation de la femme libre, "Mickey" a quitté les États Unis par ennui, non sans avoir passé avec succès son diplôme d'ingénieur des mines, métier auparavant exclusivement masculin. Elle part alors au Congo Belge et vit quelques temps au milieu d'une tribu de pygmées. Shanghai ne devait être qu'une étape découverte de quelques jours dans son parcours aventureux. Elle y restera pourtant plus de deux ans et plus encore en Chine, période qui marquera durablement sa carrière de journaliste et d'écrivain prolifique. Personnage haut en couleur, elle ne manque pas d'être invitée à son arrivée par le Tout Shanghai dont le flamboyant millionnaire Victor Sassoon avec qui elle noue une liaison. Elle raconte plus tard que celui-ci, grand amateur de photos, aimait particulièrement la photographier nue. Elle sera souvent vue à ses côtés dans son box privé du champ de course sur la Place du Peuple actuelle ou encore lors de des réceptions organisées au Cathay, le Peace Hotel aujourd'hui.
 

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Pourtant, le séjour Shanghaien de l'égérie féministe sera surtout marqué par sa liaison tapageuse avec le poète chinois Shao Xunmei (Zau Sinmei selon la prononciation originale, photo de droite). Celui-ci est la parfaite représentation du dandy intellectuel chinois tel qu'en fleurissent dans les années 30 en ville, sous l'influence grandissante de la culture Européenne. Il vient d'une famille bourgeoise riche, ayant prospéré dans le commerce alors florissant à Shanghai dans les années Chiang Kai Shek. Ayant à la fois étudié à Paris et à Cambridge, il est à l'aise aussi bien dans un costume Européen taillé sur mesure que dans la robe de lettré confucéen dans laquelle on l'aperçoit de temps en temps. Rapidement il s'illustre par la publication d'une revue décapante dont les couvertures modernes aux femmes dénudées n'ont d'autre but que d'attirer le lecteur vers les points de vues plus politiques ou des manifestes sur l'art moderne à l'intérieur: "Shanghai Sketch" (Shanghai Manhua, couverture ci-dessous). A l'époque, une relation entre une Européenne et un Chinois est totalement scandaleuse, dans un monde encore empreint de préjugés colonialistes. Emily Hahn sera pourtant envoûté par le charme du jeune poète de 31 ans , parfois comparé à Verlaine et dont le style de vie décadent correspond en tout point à son propre besoin de liberté. Elle décide de s'installer rue Kiangse (rue Jiangxi actuelle), en plein cœur du Red Light District de Shanghai et fera de son appartement le cœur battant de sa collaboration artistique avec Shao Xunmei.

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Ensemble, ils publieront plusieurs revues et les nombreuses relations mondaines du poète avec les élites chinoises nationalistes donneront accès à la journaliste à de nombreuses personnalités. Elle écrira notamment la première bibliographie des soeurs Soong, les filles de Charlie Soong dont l'une est l'épouse de Sun Yatsen, fondateur de la Chine moderne, l'autre la femme de Chiang Kai Shek et la dernière celle de HH Kong, un riche banquier. Pendant les années de sa liaison sulfureuse avec Shao Xunmei, Emily Hahn s'adonnera à l'opium, accessoire des intellectuels hédonistes. Elle ne quittera son addiction qu'en partant pour Hong-Kong après l'invasion Japonaise. Dès 1938 en effet, la plupart des publications tombent sous le coup de l'interdiction de la police japonaise et la proximité de Shao Xunmei et de ses amis avec le parti nationaliste oblige le couple à déménager pour se réfugier dans la Concession Française, rue Joffre (actuelle Huaihai Road). Lors d'un premier séjour à Hong Kong, Emily fait la rencontre d'un nouveau personnage exceptionnel qui deviendra son deuxième mari (elle a fini par signer un certificat de "concubine européenne" de Shao Xunmei pour le protéger des Japonais ). La nouvelle rencontre d'Emily est Charles Boxer, officier de renseignement britannique, alors régulièrement marié. Celui-ci sera plus tard interné par les Japonais lors de la prise de Hong-Kong mais le couple se mariera tout de même après la guerre. La suite de la vie de "Mickey" est à son image de femme libre. Bien que mariée à Charles Boxer et mère d'une fille avec lui, elle mettra un océan entre eux, préférant poursuivre sa carrière de journaliste à New York alors que celui-ci résidera en Angleterre. 
Emily Hahn décède en 1997 à l'âge de 92 ans et aura publié en tout plus de 54 romans très éclectiques dont certains sur la vie des singes ou des recettes de cuisine, reflet de sa curiosité et de sa passion brûlante pour la vie. Son ouvrage "China to me" reste un témoignage exceptionnel sur le Shanghai des années 30 et sa formidable énergie!