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imageQuand au coeur des combats de janvier 1932 le journaliste Albert Londres découvre le père Jacquinot au secours des blessés dans un hôpital de Chapei (Zhabei), il est surpris par la curieuse apparence de celui ci: "Le P. Jacquinot porte des lunettes; sa barbe n'est pas la barbe classique du missionnaire, elle est taillée. Il lui manque une main. L'aspect de sa soutane montre incontestablement que, ces derniers temps, il n'a pas fréquenté que son église. Je me demande si saint Pierre le recevrait dans ce état." Les observations d'Albert Londres qui a si souvent sont tout à fait justes: Le père Jacquinot n'est pas un prêtre ordinaire. C'est une forte tête! Quand le reporter le rencontre, le père De Bessange a 54 ans. Il est arrivé en Chine 19 ans auparavant. Il n'a pas choisi cette affectation, expliquant dans une lettre à ses supérieurs qu'il préférerait servir en France, du fait de l'état de santé de sa mère à l'époque. Celle-ci décèdera finalement avant son départ. Pourtant, pendant ses  37 ans de service à Shanghai, la présence du père jésuite auprès des populations ébranlées par les guerres va s'avérer décisive! 

 Les Jésuites à Shanghai

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Jacquinot de Bessange appartient à cet ordre très particulier de la Compagnie de Jésus créé en 1540 à Paris par Ignace Loyola. L'ordre s'est donné pour devise "Ad majorem Dei gloriam" (pour une plus grande gloire de Dieu) et se distingue rapidement dans les missions d'évangélisation et d'éducation, dans les territoires découverts par les explorateurs de cette époque (voir le film "Mission" de Roland Joffé). Par rapport à la prêtrise classique, la formation d'un jésuite est beaucoup plus longue et intègre notamment la philosophie, et les sciences. Ce dernier volet sera tout au long de l'histoire de l'ordre, une source de schisme voire d'interdiction temporaire par le Vatican. La reconnaissance par les Jesuites de Gallilee et la contestation des thèses coperniciennes entraîne une vive polémique parmi les savants du 17ème siècle! Contemporain de Jacquinot de Bessange, le père et paléontologue Teilhard de Chardin écrira "Le phénomène humain", qui se verra interdit par Rome, tant il remet en cause les enseignements bibliques. En Chine, les apports de l'ordre sont pourtant considérables! Depuis son arrivée en 1582, le premier prêtre jésuite Matteo Ricci dans l'Empire du Milieu est rapidement considéré l'égal d'un mandarin, tant il brille par son savoir. Il formera des disciples dont Xu Guangqi. dont la famille léguera à Shanghai les terrains de Zikawei (Xujiahui aujourd'hui). C'est là que seront créés au 19ème siècle un observatoire (ci-dessus), une bibliothèque savante de 30000 volumes, un atelier, une université, une imprimerie, ce centre devenant rapidement le "petit Vatican" de la Chine Méridionale! C'est donc un esprit vif, critique et indépendant que rencontre Albert Londres, reflet de son ordre, mais pas uniquement.

Une personnalité exceptionnelle 

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Il se dégage du personnage de Jacquinot de Besange un charisme hors du commun, témoignent tous ceux qui l'ont côtoyé. Son apparence ne laisse en effet pas indifférent. Alors que les jésuites de Xujiahui portent traditionnellement les habits chinois et notamment une sorte de petite tiare en soie, inspirée des Ming, en fait surtout dans les campagnes à partir de 1920, le père Jacquinot arbore quand à lui fièrement le célèbre béret basque des Français. On le croise souvent dans les tramway au côté des chinois les plus humbles mais il est aussi reçu et écouté par tous les représentants de l'autorité de l'époque! Autre particularité: sa maîtrise des langues. Comme tous les Jésuites enseignants à Shanghai, il parle le Shanghaien mais Jacquinot y ajoute le Japonais et l'Anglais (on le voit ci-contre en aumônier du Shanghai Volunteer Corps). Ces atouts vont faire de lui un personnage-clé lors des conflits sino-japonnais. En fait dès sa formation, à cause des tensions entre l'ordre jésuite et la France de Jules Ferry, le jeune Jacquinot part poursuivre sa formation en philosophie à Jersey puis il est ordonné prêtre à Hastings, en Angleterre. A son arrivée à Shanghai, il prend la tête de la paroisse du Sacré-Coeur à Hongkou, paroisse de 7000 chrétiens issus pour la plupart de Macao, venus à Shanghai dès l'ouverture du port au commerce en 1842. Le quartier est aussi surnommé "little Tokyo" du fait de la présence de 30000 immigrants japonais! C'est là que le père jésuite apprendra cette langue. Entre 1913 et 1921, il enseigne également à l'Universite Jésuite l'Aurore au centre de la Concession Française (aujourd'hui Fudan sur l'actuelle Chongqing Road). C'est lors d'une des classes de chimie qu'il perd un bras, en fabriquant des pétards pour une procession. Il sera désormais connu en ville sous le surnom du "père manchot"!

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