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IMG_2829Je viens de terminer les mémoires de Joseph Shieh (Xue Gengxin 薛耕莘en Chinois), rédigée avec l'aide de la journaliste française Marie Holzman. Je dois dire que c'est le type de lecture qui vous laisse avec des milliers de questions.

Engagé en 1930 par la Police Française de Shanghai, Joseph Shieh a évolué pendant ces années marquées par la main mise des gangs sur la Concession Françcaise de Shanghai, l'affrontement entre Mao et Chiang Kai Shek et l'invasion Japonaise. Il décèdera en 2008 à l'age canonique de 104 ans, ayant tout de même passé 25 ans dans les camps de travail des Communistes pour "aide aux colonialistes et au Kuomintang", bien qu'il indique avec aussi aidé les révolutionnaires.

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Eduqué en Français par les Jésuites de Zikawei (lire mes articles sur le Père Jacquinot et Chang Chongren pour en savoir plus sur eux), sa mère était moitié Anglaise, moitié Chinoise, ce qui lui a permis de s'adapter aisément au contexte multiculturel du Shanghai des Concesssions. Concernant la Police Française, Robert Jobez, Directeur Adjoint à partir de 1933 explique dans son livre "Etre Français Libre": Nous employions 244 Français, trois compagnies Russes, un bataillon Tonkinois venant de la Garde Indigène d'Indochine et composé en majorité de Thos et quelques 1800 agents, interprètes et secrétaires Chinois. Lorsque l'on se réfère à l'annuaire Hong Book de 1936, pourtant, aucun Chinois ne figure sur la liste des officiers, ceux-ci étant affectés en priorité à des rôles de terrain. Pourtant, leur action au sein de la Police est déterminante du fait de l'incapacité des Français d'appréhender la complexité du monde souterrain de ces années, tant pour des raisons lingusitiques que culturelles.

Un exemple de cette complexité peut être donné par le fait que Huang Jinrong, parrain de la Bande Verte, est également employé par la Police comme détective, un moyen assurément pour les Français de garantir l'ordre public avec des alliés aussi puissants! Bien entendu, la contrepartie est de fermer les yeux sur le traffic d'opium, les maisons de jeux et la prostitution. A propos des liens entre la police et les gangs, Joseph Shieh écrit: Il était en effet impossible d'être tout à fait honnête s'il l'on était policier à Shanghai en 1930. Peu après mon entrée dans ce servive, je fus abordé par des émissaires des patrons de la mafia qui me versèrent d'office 80 Yuans par mois, comme "indémnité d'opium et de jeux". Je perçus cette indemnité durant cinq mois; à la suite de quoi, M.Fiori fut remplacé par le colonel Fabre et la situation s'assainit de façon notoire.

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L'intérêt majeur selon moi des mémoires de Joseph shieh vient de l'explication des méthodes de résolution d'affaires. Une difficulté importante allait survenir lors du remplacement du capitaine Fiori par le colonel Fabre (lire mon article sur Albert Londres). Ce dernier décide en effet de fermer toutes les maisons de jeux et de mettre fin au traffic d'opium dans la Concession Française, ce qui va à l'encontre direct des intérêts de Du Yuesheng, le chef de la Bande Verte. Du essaye alors d'acheter Fabre mais se heurte à un refus. Fabre exige que le parrain fasse une lettre reconnaissant publiquement sa tentative de corruption, ce qui reviendrait pour lui à perdre la face. Du Yuesheng décide au contraire de lancer une grêve dans la Compagnie des Tramways qui bloque la Concession pendant plus de deux mois.

C'est finalement Shieh, qui parle bien Français, qui convaincra Fabre de renoncer à cette excuse publique au profit d'une simple promesse de Du de ne plus troubler l'ordre public. Le gangster pourra ainsi sauver la face, ce dont il sera longtemps reconnaissant à l'inspecteur. Il s'agit d'un exemple typique de la façon chinoise de résoudre les conflits, bien différente des méthodes autoritaires utilisées par les Anglais dans la Concession Internationale (lire mon article sur Fairnbairn). De nombreuses autres affaires, plus ou moin dramatiques, sont racontées par Joseph Shieh dans son livre, allant de la simple protection de personalités, avec lesquelles il se lie, à la résolution de cas de vols à grande échelle par certaines corporations. Dans tous les cas, la manière Chinoise est utilisée.

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En 1937, le contexte change avec l'invasion de la Chine par les Japonais et la mise en place d'un gouvernment fantôche dirigé par Wang Jingwei. Les services secrêts et les milices privées sont à l'oeuvre dans les concessions, commes les assassins à la solde du gouvernement du 76 Jessfield Road ou les Chemises Bleues de Chiang Kai Shek (lire L'affaire Auxion De Ruffe). Il devient encore plus difficile pour la Police Française de maintenir l'ordre alors que les meurtres politiques sont devenus quotidiens. A un moment, notre inspecteur fait l'objet de menaces après, dit-il, d'avoir refusé d'aider Wang Jingwei. Il décide d'entrer dans la Bande Verte, alliées des Chemises Bleues, pour bénéficier d'une protection.

Il nous donne alors des informations sur les rites d'admission et les codes de reconnaissance des triades chinoises. En 1943, lorsque les Français perdent le contrôle sur la Concession, Joseph devient Chef de la Sécurité du Poste de Police numéro 3 puis Directeur du Poste Mallet. Il travaille alors en collaboration étroite avec le commandant Japonais Goto. En 1945, lors du retour au pouvoir de Chiang Kai Shek, la situation tourne mal pour l'inspecteur qui passe 3 ans dans la prison de Tilanqiao. Libéré en 1948, le répit sera de courte durée puisque le Mouvement Anti-droitier des nouveaux maîtres Communistes l'envoit en 1951 en camps de travail pendant 25 ans!

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Joseph Shieh sera libéré en 1976 mais ne regagnera son honneur qu'en 1990, lavé des accusations politiques précédentes. Lors de la fin de sa vie, il deviendra membre du prestigieux Institut Culturel et Historique de Shanghai, source de fierté pour lui, après avoir traduit des manuscrits jésuites en Chinois. Joseph Shieh restera jusqu'à sa mort l'un des derniers témoins occulaires de la Police de la Concession Française et surtout un point de vue unique sur les interactions avec le monde de la pègre. Ses mémoires sont donc à lire ab-so-lu-ment!