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IMG_2635A l'occasion de la réouverture du Grand Monde, je pense qu'il est temps pour moi de raconter l'histoire de ce lieu incroyable. Le Grand Monde (Da Shijie 大世界) a ouvert pour la première fois ses portes en Juillet 1917, par Huang Chujiu, un homme d'affaire originaire de la région de Ningbo. qui a fait fortune en faisant passer des remèdes chinois pour de la médecine occidentale. Le bâtiment de 5 étages et 14 700 mètres carrés est conçu pour propose des attractions traditionnelles bon marché comme les raconteurs d'histoires, boutiques de nourriture, spectacles de marionettes ou encore cabaret. Le spectacle le plus populaire est alors l'opéra Shaoxing, un mélange d'opéra chinois et de drames paysans. Les personnages comptent des amants transis et des femmes trompées et remportent un grand succès auprès d'un public de domestiques, commis ou personnes agées.

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Lorsque Huang Chujiu fait faillite en 1931, le Grand Monde est racheté par Huang Jinrong, "Huang le grélé", un des parrains des triades shanghaiennes. Sous sa direction, le jeu et la prostitution font leur apparition. On dit alors que certains clients ayant perdu jusqu'à leur dernier sou, n'hésitent pas à se jetter du toit. Lorsqu'il découvre l'endroit en 1936, le cinéaste Josef von Sternberg (Shanghai Express) écrit: "Au premier étage, il y a des tables de jeu, des filles, des magiciens, des pick-pockets, des machines à sous, des feux d'artifice, cages à oiseaux, ..des acrobates et du gingembre. A l'étage...des acteurs, des criquets, des cages, des souteneurs, des sage-femmes, barbiers et nettoyeurs d'oreilles. Le troisième accueille des jongleurs, herbes médicinales, glaciers, une autre bande de filles en robes à col haut, fendue sur la hanche, au cas où vous auriez raté celles du dessous dont on ne voit que la cuisse."

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Lucien Bodard a aussi décrit l'endroit: "Cet enfer a été scientifiquement combiné pour attirer des hordes de toutes espèces (...), des voyous, des voleurs, mais aussi combien de dignes Chinois, combien de femmes honorables, le Grand Monde est une usine, où tout flambe, où tout sombre. (...) La rage de jouer. Les fenêtres sont grillagées pour empêcher les personnes de se jeter dans la rue. Ce n'est pas pitié mais goût de l'ordre. Les suicidaires montent jusqu'au toit où aucun parapet ne les empêche de se jeter dans le vide. Çà beugle, çà brille. Les hurlements de l'opéra chinois, et aussi le remue-ménage des maquereaux, des maquerelles et des girls, classées en une vingtaine de catégories." 

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Le 14 Juillet 1937, pendant l'attaque japonaise sur Shanghai, deux bombes sont lachées sur la foule amassée devant le Grand Monde, faisant deux mille victimes. Certains insinuent que les bombes ont été lâchées intentionnellement par des avions chinois afin d'entrainer les Européens des Concessions dans le conflit. Ceux-ci pourtant resteront neutres dans une guerre qu'ils estiment asiatique. Pendant la bataille de Shanghai, le Grand Monde accueillera des milliers de réfugiés chinois qui fuient alors les zones détruites (photo du dessus). Lorsque le Japon est vaincu, les jeux d'argent reprendront mais pour une courte période seulement du fait du contrôle plus strict de Chiang Kai Shek sur le monde de la nuit.

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A l'arrivée des communistes, le Grand Monde est renommé "Arcade du Peuple" et propose des attractions pour les enfants comme les douze miroirs déformants en place depuis 1917, du cirque ainsi que des spectacles révolutionnaires. Bien entendu, plus de gangsters, fumeurs d'opium ou diseuses de bonne aventure. Pendant la Révolution Culturelle, de 1966 à 1973, le Grand Monde est fermé. Dans les années 1980, il s'adjoint de nouvelles activités comme du karaoke et des salles de cinema. En 2003, c'est à nouveau la fermeture de l'arcade du fait cette fois de l'épidémie de SARS qui sévit en Chine.

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Depuis quelques temps, les rumeurs couraient sur le possible transfert des collections du Musée de l'Artisanat vers le site Grand Monde. Dans le même temps, le bâtiment connaissait un sérieux ravalement de facade, sans que l'on sâche très bien ce qu'il adviendrait de l'ancienne arcade. J'ai eu la chance de faire partie des visiteurs du premier jour, le 31 mars dernier, pour la réouverture tant attendue. Depuis le matin, une queue impressionnante de vieux Shanghaiens s'était formée devant les portes de la salle de jeux. Il est probable que nombreux sont ceux qui avaient connu le Grand Monde quand ils étaient enfants et étaient impatients de découvrir la version 2017. En rentrant dans le bâtiment, j'ai constaté que les miroirs déformants de 1917 étaient toujours en place. Sur le parvis désormais coiffé d'une verrière, un opéra chinois semble vouloir rappeler le passé du Grand Monde. Le pavillon chinois de la mezzanine dans les années 1930 a disparu, ainsi que les grilles aux fenêtres dont parlait Lucien Bodard. Dans les étages, des jeux de réalité augmentée suscitent l'excitation des retraités, tandis que les plus jeunes participent à des ateliers de coloriage.

En appuyant sur le dernier bouton de l'ascenceur, je me suis retrouvé face à une chaine barrant l'accès au toit. Un gardien m'a alors ouvert en m'expliquant que j'étais la première personne de la journée à monter sur le toit. En contemplant la tour qui coiffe le Grand Monde, j'ai repensé  aux malheureux qui se sont jetés dans le vide de cet endroit. Qui se souvient encore d'eux dans une ville qui ne cesse de se réinventer?

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