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IMG_3061Après avoir lu le roman de Taras Grescoe "Shanghai Grand" sur le trio amoureux entre Victor Sassoon, Mickey Hahn et le poète chinois Shao Xunmei, je me rend compte à quel point les témoignages directs sont important pour comprendre l'histoire de Shanghai. En effet, le talentueux romancier base son livre sur les trente-cinq carnets de Victor Sassoon entreposés à la bibliothèque DeGolyer de Dallas. Bien avant Internet, le célèbre millionnaire shanghaien avait entrepris de tenir un journal, un peu sur le modèle de mon blog (mais non, je ne suis pas prétentieux, ha ha!). Parmi les histoires rapportées figure l'annecdote concernant la nuit folle du 28 avril 1928 qui a conduit Victor Sassoon a investir la fortune familiale à Shanghai. Ce jour-là, il assiste à un match de boxe au Carlton Cafe, boit ensuite plusieurs verres au Del Monte et passe enfin le reste de la nuit au milieu des danseuses du Black Cat, en plein coeur de l'Entertainment District, près du champ de courses, la Place du Peuple actuelle.

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Dès lors convaincu qu'une ville qui peut maintenir un homme approchant la cinquantaine éveillé jusqu'à quatre heures du matin mérite d'investir, il écrira bientôt dans son journal "J'ai décidé de construire un hotel. L'architecte sera Wilson", en référence au Cathay Hotel, aujourd'hui le Peace Hotel qui ouvrira quelques mois plus tard. Une description est aussi donnée de sa rencontre avec l'aventurière Emily Hahn le 12 avril 1935, lui ayant été blessé par la rupture avec son amour de jeunesse en Angleterre, du fait de ses ascendance juives. Il est attiré par son côté naturel, ses cheveux courts et son goût pour la vie. Les deux amants seront bientôt vus ensemble dans le box de Sir Victor au Champ de Courses ainsi que sur son bateau Eve, acronyme de son prénom Ellice Victor Elias, lors de croisières sur le Huangpu (photo de droite). La vision de Sassoon de Shanghai est celle d'un homme d'affaires soucieux de ses investissements et inquiet de la menace constituée par le Japon. Son appétit pour les femmes est omniprésent tant il documente toutes ses rencontres: age, mariée ou non, "chercheuse d'or"...Ses carnets comportent des milliers de photographies, témoignages du Shanghai des années 1930.

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Au même moment que la sortie de "Shanghai Grand", deux autres recueils de notes ont attiré mon attention. L'un est le journal de détention de la mère de Betty Barr, intitulé "Ruth's record"(ci-contre), relatant le quotidien au camp de Longwa où fut aussi enfermé JG Ballard, l'auteur de "L'Empire du Soleil Levant". La tenue de ce journal fut pour la mère de Betty un moyen de remplir les longues journées en établissant une routine et de garder espoir dans ces temps difficiles. Le deuxième livre est un roman de l'écrivain d'origine japonaise Keiko Itoh intitulé "My Shanghai 1942-1946: a novel". Celui-ci, écrit comme un journal, est basé sur l'histoire de la mère de l'auteure, Eiko Kishimoto (ci-dessous), qui a passé quatre ans dans le Shanghai occupé alors qu'elle était jeune marriée. Bien que les détails soient imaginaires, il s'agit d'un exemple rare de récit sur la vie des élites japonaises pendant la guerre. Le grand-père de Keiko Itoh était diplomate et a passé la guerre dans un camp sur l'Ile de Man, dans la situation inverse de celle des parents de Betty Barr internés en Chine par les Japonais! L'ouvrage est un moyen, explique l'auteure sur une radio anglaise, de redonner vie à l'histoire de sa famille.

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Les livres de Keiko Itoh et de Taras Grescoe racontent la construction d'une femme, quoi que dans des contextes différents. Eiko Kishimoto, accède par le marriage à une forme d'indépendance dans la culture traditionnelle japonaise. Emily Hahn, elle, fait l'apprentissage de l'existence au travers de ses rencontres amoureuses ainsi que le piment de la vie shanghaienne, y compris dans l'opium et les cercles intellectuels chinois. Bien que les origines sociales et culturelles de Victor Sassoon, Emily Hahn, Shao Xunmei, Ruth Barr et Eiko Kishimoto soient très éloignées, la lecture simultanée de ces trois ouvrages permet de mieux comprendre la vie quotidienne dans le Shanghai des années 1930 et 1940. Je préfère les témoignages individuels à l'étude de la grande histoire car le rapport aux événements est plus direct et le ressenti authentique.

L'histoire des vainqueurs parle peu des craintes, espoirs et réalités quotidiennes. A partir de récits individuels, il est plus aisé de tirer des enseignements pour soi et de comprendre les événements historiques comme ceux arrivés à Shanghai