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E3BE40FE-2D6C-450C-B831-051D8CFCD54COn a dit et écrit de nombreuses choses sur Victor Sassoon, le fondateur du Peace Hotel actuel. Récemment, le merveilleux livre de Taras Grescoe, "Shanghai Grand", évoque sa relation amoureuse avec l'écrivain américain Emily Hahn, femme qu'il n'a eu d'autre choix que de partager avec le poète dandy chinois Shao Xunmei. Pourtant, après avoir lu ce livre, j'ai voulu en savoir plus sur ce personnage fascinant et je me suis rendu à Dallas pour consulter ses carnets de notes personnelles. Elice Victor Elias Sassoon (EVE sont aussi les initiales qu'il utilisait pour baptiser ses maisons, ses voitures et ses chevaux) est resté célibataire presque toute sa vie mais a fini par épouser son infirmière texane lorsqu'il résidait aux Bahamas. Après sa mort en 1961, son journal a été donné à la DeGolyer Library de la Dallas Southern Methodist University. Les carnets sont au nombre de 35 et comprennent des photos prises par Sir Victor, de nombreuses notes les accompagnant ainsi que des coupures de journaux relatives à sa vie mondaine ou aux événements historiques auxquels il a assisté.

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Arrière petit-fils de David Sassoon, l'argentier du Sultan de Bagdad installé par la suite en Inde, Victor a suivi ses études en Angleterre avant d'arriver à Shanghai au début des années 1920. A la tête de l'immense fortune familiale réalisé dans le textile et le commerce de l'opium, il décide alors de réinvestir celle-ci dans l'immobilier, le commerce de l'opium étant frappé d'interdiction par la nouvelle République de Chine. Ses réalisations les plus célèbres restent le Peace Hotel sur le Bund, le Broadway Mansion, l'Hotel Metropole et le Cathay Mansions, au coeur de la Concession Française. Auteur de fêtes extravangantes dans la salle de bal du Cathay Hotel ou å sa maison de campagne de Hongqiao, cette débauche de luxe cache finalement une certaine timidité. Preuve en est les cours de théatre qu'il prend dans sa jeunesse et son goût pour le déguisement. C'est pourquoi la lecture de ses notes est une façon de le connaître de façon plus intime. L'autre intérêt des ces carnets est d'avoir un témoignage direct sur les événements historiques qui ont marqué les années 1920 et 1930, en particulier la guerre avec le Japon qui fait rage à Shanghai. La métropole est alors la rivale de New York pour le premier rôle économique mondial.

Un grand voyageur

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La première impression des carnets de Victor Sassoon est qu'il passe une grande partie de son temps en voyage, à la rencontre des stars à Hollywood ou sur les champs de courses de Puna en Inde. Quand on sait combien de temps prenaient les voyages à cette époque, on mesure son goût pour la découverte du monde. Il semble qu'il prenait souvent l'avion, laissant quelques commentaires sur les aéroports mais la plupart de ses déplacements se faisaient en bateau, comme l'attestent les tickets conservés ainsi que les menus servis à bord. A chaque fois, il prend des photos, documentant les paysages et les gens ainsi que les réceptions mondaines auxquelles il participe. N'oublions pas qu'il est la quatrième fortune du monde à l'époque, ce qui explique sa fréquentation des palaces comme le Copacabana à Rio ou le Taj Mahal à Bombay.

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Dans son journal, Sir Victor note des informations sur chacunes de ses rencontres, dans un soucis de se souvenir des noms et des circonstances. Certains noms sont parfois soulignés en bleu ou en rouge selon qu'il s'agit d'une première rencontre ou qu'il a prêté de l'argent. Les sommes dépensées ainsi que les prêts ou dons sont soignement enregistrés. En plus des voyages, ce sont les chevaux qui occupent le milliardaire. Il participe à de nombreux prix et prend de nombreuses photos des animaux qu'il envisage d'acquérir, que ce soit en Inde ou en Angleterre. A Shanghai, ses chevaux remportent de nombreuses courses, en compétition avec un autre passionné, Eric Moller (Villa Moller rue Shanxi Nord).

Enfin, les femmes sont la dernière mais non la moindre des passions de Sir Victor. Dans son livre, Taras Grescoe explique son penchant pour les relations nombreuses mais courtes par un amour déçu de jeunesse, une aristocrate anglaise dont les parents ne l'ont pas trouvé assez bien pour épouser leur fille! Les clichés représentant de jeunes beautés jalonne ses carnets, soit prises à la dérobade lors d'une partie de mahjong ou d'un bain de soleil, soit au cours d'une séance de pose privée. Sur ce point, les clichés de nus qu'il a pris sont de très grande qualité.

Une journée à Paris avec Sir Victor

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Parmi les centaines de pages, l'une a particulièrement retenu mon attention, celle du récit de la journée du 2 Août 1934 passée à Paris. Elle comporte en effet des photos d'un lieu qui m'est familier, la piscine Molitor (ci dessus). Cette piscine a été inaugurée en 1928 et symbolise bien le mode de vie léger de ces années. Le champion olympique de natation et acteur Johnny Weissmuller, connu pour incarner Tarzan à l'écran, a été engagé pour des démonstrations, afin d'attirer les élites de l'époque, dont fait partie Victor Sassoon. Celui-ci visite Paris avant de se rendre à Lyon puis en Suisse, comme l'attestent les pages suivantes. Il dine ce jour là à la Tour d'Argent en compagnie d'une certaine Lola qui l'accompagnera ensuite à La Coupole. Il semble que le vin servi, un Clos Vougeot 1925, ait retenu toute son attention car il en commandera 24 bouteilles à 500 Francs. Il a surement par la suite recommandé ce vin au sommelier du Cathay Hotel lorsqu'il revient à Shanghai. Je me plais à constater que Victor et moi avons les mêmes priorités lorsque nous sommes à Paris, bien que mon budget ne soit pas tout à fait le même!

Une histoire d'immobilier 

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Une annecdote vient d'une des lettres écrites par Victor (deuxième photo) qui mentionne la construction de Grosvenor House, l'une des résidences les plus luxueuses de la Concession Française. Les parquets y sont en bois rares et la vue englobe tout le voisinage, y compris le Cercle Sportif Français (Okura Hotel aujourd'hui). Sassoon écrit qu'il n'est pas certain qu'il "restera assez de gens avec assez d'argent à Shanghai pour assurer le remplissage des apartements", faisant référence à la pression militaire croissante du Japon qui rebute les investisseurs. Dans sa fiction intitulée "My Shanghai 1942-1946: a novel", l'auteur britannique Keiko Itoh imagine une famille japonaise vivant au Grosvenor en 1942, juste après l'invasion de la Concession Internationale par l'armée japonaise. Quant au consulte les annuaires Hong, on constate en effet que les noms japonais sont nombreux en ville à cette période. La prédiction de Sir Victor se révélera vraie et il quittera lui-même Shanghai en Avril 1941, quelques mois avant l'attaque de Pearl Harbour, signifiant définitivement la fin d'une ère, celle des années d'or de Shanghai! Dans une coupure de presse, il exhorte l'Angleterre à résister aux forces de l'Axe, mais le monde d'après-guerre ne sera plus jamais le même!

Les carnets Sassoon vont être numérisés, permettant bientôt à tous de les consulter. Pourtant, tourner les pages écrites de la main de Sir Victor procure ce sentiment unique de vivre l'histoire de l'intérieur!