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8FFCD7AF-9C3D-43D1-89C5-88F3898B7D42J'ai pris beaucoup de plaisir à lire le dernier roman de Paul French intitulé "City of Devils", présenté au Festival du Livre de Shanghai (merci à Mathias pour l'exemplaire dédicacé). En tant que fan des années 1930, j'ai aimé ce livre qui apporte une nouvelle brique mémorielle centrée sur la période de l'occupation japonaise. J'ai déjà posté un blog sur la phase dite de "l'ilôt solitaire", référence à l'enfermement à l'intérieur des Concessions Etrangères qui s'est traduit par le développement de l'industrie du cinéma et des night clubs. Paul French nous emmène dans les cercles interlopes des gangsters de ces années. Ses personnages sont des traffiquants, nazis et collaborateurs. Le caractère principal, Jack Riley (ci-dessous), est un natif du Colorado ayant servi aux Philippines avant d'arriver à Shanghai. C'est lui qui introduira en ville les machines à sous et se rendra célèbre en exploitant un bar, le Manhattan, dans la fameuse Blood Alley, une rue sordide derrière le Bund fréquentée par les marins. 

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La perspective nouvelle apportée par French est celle des "Badlands", cette zone à l'Ouest de l'actuelle Huashan Road où fleurissent les casinos, bordels et salles de bal à la fin des années 1930. L'auteur de l'"Empire du Soleil Levant" JG Ballard se souvient dans ses mémoires avoir joué dans les ruines de l'un de ces établissements situé à proximité de la maison de ses parents. Katya Knyazeva, spécialiste de la communauté Russe à Shanghai, mentionne aussi dans ses recherches le Gardenia, le bar du chanteur Russe Blanc Vertinsky.  Les Badlands forment à l'époque un espace à l'écart de des réglementations des Concessions, sorte de no man's land où les forces de polices étrangères ne peuvent intervenir. Avec l'occupation Japonaise, le contexte change puisqu'il faut alors pour les exploitants compter avec les sbires du gouvernement Chinois fantôche. Les casinos deviennent alors des lieux propices à l'espionage permettant aux agents de tous bords de récupérer des informations sur l'ennemi.  

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Les patrons de casinos jouent alors un jeu dangereux, risquant d'être arrêtés et torturés par la Kempetai, la police Japonaise, lorsqu'ils ne se montrent pas assez collaboratifs avec les nouveaux maîtres de la Chine. Les tripots des Badlands se nomment Del Monte, Argentina, Bolero, Ali-Baba, Six Nations ou encore Pai Loh. Les patrons sont Américains, Juifs, originaires de Macao ou bien même Suisses, attirés par les possibilités de gains énormes sur les jeux, la vente d'alcool, l'opium ou la prostitution. Il n'y a en effet pas d'impots à régler mais seulement des dessous de tables à verser aux gros bras de Wang Jingwei basés à quelques rues, au 76 Jessfield Road (Wanhangdu Road aujourd'hui).

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Le deuxième personnage principal du roman est Joe Farren (au dessus), un organisateur de spectacle réputé qui finit par jouer l'homme de paille pour Jack Riley qui souhaite, lui aussi ouvrir un casino dans les Badlands. Le Farren's, situé sur la Great Western Road (Yan An West Road aujourd'hui), deviendra le plus important établissement de jeu du secteur, bénéficiant en effet de la renommée de son directeur que l'on surnomme alors le "Ziegfeld de Shanghai", en référence au célèbre producteur de Broadway. La troupe de danseuses des Farren's Follies emploie alors des Russes Blanches et s'illustre par des tournées en Chine et au Japon sous la direction de la femme de Joe, Nellie Farren. Même si le gangster Du Yuesheng est cité dans le livre, les bad boys de l'intrigue sont surtout des Européens, les "boychicks" de Wally Lunzer, un Juif de Vienne reconverti dans le business de garde du corps pour les tripots illegaux, dont celui de Farren et de Riley.

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Parmi les autres personnages flamboyants, on trouve aussi Buck Clayton (ci-dessus), ce noir américain venu à Shanghai entre 1935 et 1937 pour jouer du jazz au Canidrome, contrôlé alors par Du Yuesheng. Buck et ses Harlem Gentlemen seront probablement les seuls personnes de couleur à ne pas souffrir de la discrimination raciale dans ces années. En effet, leur statut de musiciens de jazz dans un endroit élitiste les conduit à s'habiller au dernier cri et donc à susciter l'admiration des Chinois. La contribution de Clayton à l'émergence du jazz chinois est aujourd'hui indiscutée.

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Quand la situation devint explosive, une force spéciale fut mise en place, la WASP (Western Area Special Police), appuyée ponctuellement par l'unité anti-émeute, pour faire face aux gangsters les plus résolus. Les gilets pare-balles et les véhicules blindés permirent à cette unité d'élite d'investir et de fermer de nombreux lieux de jeux, appliquant alors les méthodes développées par William Fairnbairn dans le reste de Shanghai. Dans un article sur Mark King, dont j'ai reçu le fils en visite à Shanghai, j'évoque son affectation au poste de Police de Bubbling Well, tout proche du Paramount. C'est justement dans ce dancing que la troupe de Nellie Farren, rebaptisée pour l'occasion les Paramount Peaches (ci-dessus), se produisait à Shanghai. Il ne fait aucun doute, selon moi, que Mark, en charge des moeurs, ait aussi entendu parler de la bande de Jack Riley et de son associé Joe Farren.

En prenant pour décor les Badlands, Paul French ajoute encore un chapitre à l'histoire du Vieux Shanghai. L'ouvrage est remarquablement documenté et met en scène de nombreuses personalités méconnues.