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56761E05-58E8-4709-A495-15665A1DC7D0Le vieux Star Ferry de Hong Kong offre une parenthèse de calme appréciée des touristes et Hongkongais, soit plus de 70000 personnes chaque jour. Pourtant peu de gens connaissent son histoire. Avant la construction du tunnel sous Victoria Harbour, c’était le seul moyen de traverser les deux kilomètres (aujourd'hui à peine un) du "Port des Parfums" et Joseph Kessel, qui visite Hong Kong en 1955, n’est pas insensible au charme de ce bateau qui emmène les passagers arrivant de l’aéroport de Kai Tak ou résidant au Peninsula vers leurs rendez-vous sur l’Ile de Hong Kong. 

Le temps suspendu

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Joseph Kessel écrit dans son récit de voyages intitulé "Hong Kong et Macao" paru en 1957"La foule des voyageurs ruisselait des pontons d’embarquenent vers les larges bâtiments à fond plat, prenait les places sans bousculade ou désordre et tandis que le ferry déhalait, un autre accostait déjà et une autre foule voulait de ses flancs vers la terre ferme. Ces gens - qu’ils fussent Chinois de Canton, de Pékin ou de Shanghai, Malais, Indiens, Anglais - civils ou militaires - n’avaient point les faces pressées, tordues, crispées ou hagardes que l’on voit aux heures d’affluence dans les transports en commun à Paris, Londres ou New York. Un sourire aimable, une expression de détente adoucissait leurs traits. C’est que durant le trajet de Kowloon à Hong Kong le vent frais ne cessait de caresser les visages. C’est que le passage d’une rive à l’autre, s’il prenait seulement quelques minutes, était fait de grâce, de charme et de poésie". 

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Aujourd'hui encore, on prend son temps et l’on admire chacun des gestes des mariniers en tenue bleue chargés de l’accostage. L’un d'entre eux tend à l’homme sur le quai la lourde amarre râpée à l’aide d’une gaffe, puis, effectuant trois tours savants autour du taquet rond, il s'assure de l'arrêt définitif du bateau. C’est ensuite la porte devant laquelle on attend patiemment qui bascule et les passagers se jetent sur les rampes des pontons à colonnes menant au centre ville. L’enchaînement de tous ces petits moments subtils constitue un ballet immuable qui dure depuis plus d'un siècle. 

Histoire d'étoiles

0C4FCE58-533E-4DDA-AAF6-06710BBFCCF0C'est Dorabjee Nowrojee, un homme d'affaires Indien Parsi, qui crée en 1874 le service qui deviendra plus tard le fameux Star Ferry. A l’origine, il s’agit tout juste d’une barque à moteur couverte, utilisée pour transporter du pain. Notre homme possède en effet le Victoria Hotel sur Hong Kong, le Kowloon Hotel sur la péninsule ainsi qu'une boulangerie qui livre quotidiennement des deux côtés du port. Le ferry est donc pour lui une commodité et non l'objet principal de ses affaires. Rapidement, pourtant, des passagers cherchent à profiter des allers et venues. Entrepreneur avisé, il multiplie les trajets pour répondre à cette demande. Au final, ce sont les ouvriers de Kowloon Wharf, entreprise de Paul Chater (ci-contre), qui seront nombreux à traverser et Nowrojee négocie avec Chater leur prise en charge en échange de l’entretien de ses bateaux. 

8B9DA2C7-7E73-4ECC-9FF2-667D2BB9016BCet accord astucieux permettra à la compagnie de tenir face à ses concurrents à différentes époques, exposés aux baisses de fréquentation et la guerre des tarifs qui rogne leurs marges. En 1888, Nowrojee rentre en Inde et cède son affaire à Paul Chater qui la rebaptisera finalement Star Ferry en 1898. Ce nom lui est inspiré par un poème d’Alfred Lord Tennyson intitulé “Crossing the Bar”, qui commence ainsi: “Sunset and evening star, and one clear call for me!”. Depuis, on a toujours choisi de donner des noms d’étoiles aux bateaux. En 1898, le premier “double-decker” est introduit.

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Parmi les incident qui balisent l'histoire du ferry, le typhon de 1906 rendra inutilisable le terminal de Tsim Sha Tsui jusqu’à sa recontruction en 1914 mais c'est surtout pendant la Seconde Guerre Mondiale que sont endommagés ou coulés de nombreux bateaux. Les Japonais réquisitionnent aussi une partie de la flotte pour leurs besoins dont deux ferries qui conduiront les prisonniers du camp de Sham Shui Po pour travailler à l'extension de l’aéroport de Kai Tak. Après la guerre, les choses reprendront leur cours normal et c’est l’urbanisation qui modifie l'expérience du voyage en ferry, les gares étant reconstruites au fil des réclamations successives. Ainsi le dernier Blake et Mortimer montre-t-il clairement le terminal des années 1950 dont débarque le célèbre professeur, de même qu'au début du film Suzie Wong (deuxième photo et vidéo).

Grêve de la faim

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En 1966, une augmentation de 5 cents du billet pousse un étudiant à mener une grêve de la faim, son arrestation déclenchant les premières émeutes de l'histoire modrrne de Hong Kong. En effet, la population encore majoritairement pauvre ressent durement cette hausse attribuée à un gouvernement anglais corrompu. Cet incident révéle également à quel point le Star Ferry était devenu le compagnon des vies de plusieurs générations. Depuis 1972 un tunnel routier relie Kowloon et Victoria (ils seront bientôt trois) et depuis 1982, la ligne de métro de Tsuen Wan.

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Le succès du Star Ferry ne se dément pourtant pas auprès des Hongkongais qui continuent d'emprunter régulièrement les douze bateaux de la compagnie, très pratiques lorsque l’on veut éviter les interminables couloirs du métro ou encore les bouchons en taxi! L'expérience de la traversée est aujourd'hui bien différente de celle de Kessel, les embarcations de fortune ayant quitté le port depuis les années 1970, rendant certes la navigation plus aisée (les voiliers étaient prioritaires à l'époque) mais aussi moins romantique. Jugez plutôt: "Sur son chemin liquide, à droite et à gauche, filaient des canots à moteur, les yachts, les transbordeurs d'automobiles ou encore, manoeuvrés soit à l'aviron soit à la pagaye, glissaient les sampans. Et surtout, surtout, à chaque instant, sous toutes les perspectives, les jonques fleurissaient la mer."

Après 150 ans, le Star Ferry conserve sa magie et reste une formidable machine à remonter le temps qui continue de nous bercer, amenant un peu de poésie dans la dure course aux profits qui anime la ville.

Références:

  • Star Ferry, story of a Hong Kong icon, David Johnson, New Zealand Remarkable View Limited, 1998
  • Hong Kong et Macao, livre de Joseph Kessel, publié aux Editions Gallimard en 1957
  • The History of Hong Kong Yaumati Ferry Co, thèse de Master, Lingnam University, Sham Wai-chi 1997
  • The World of Suzie Wong, film réalisé par Richard Quine avec Nancy Kwan et William Holden, 1960 
  • Star Ferry, Hong Kong Street Photography workshop, clichés de  John Lehmann, Nov 8-11 2018 
  • La Vallée des Immortels - Menace sur Hong Kong,  par Yves Sente, Ed Blake et Mortimer, Nov 2018