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Parmi les images sur la Chine de mon adolescence, les milliers de travailleurs à bicyclette est probablement l'une des plus fortes dont je me souvienne. Dans les années 1970, la Chine sort à peine de la Révolution Culturelle et est connue comme le "Royaume de la bicyclette" (自行车王国), représentant alors 60% de la production mondiale de cycles. Même après la disparition de Mao en 1976, le rêve de chaque famille reste "san zhuan yi xiang" (三转一响), ce qui signifie "trois tours et un son", une façon de désigner une montre, une machine à coudre, un vélo et une radio. Dans les années 1980, la plupart des ouvriers doivent encore économiser quatre mois de salaire pour se payer un vélo, que ce soit un "Pigeon Volant", la marque leader créé en 1936 ou un "Phénix", fabriqué à Shanghai depuis 1958. Deng Xiaoping définit alors la prospérité comme "Un Pigeon Volant dans chaque foyer". En 1995, le nombre exceptionnel de 670 millions de vélos est atteint (430 millions aujourd'hui)!

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Lorsque je suis arrivé à Shanghai, j'ai voulu me conforner à cette vision en m'achetant l'un de ces petites reines, pour me rapprocher de la vie quotidienne. Shanghai cependant, à l'instar des grandes villes chinoises, était depuis longtemps passée dans l'ère automobile. Les Chinois qui ne pouvaient s'acheter une voiture préféraient les mobilettes électriques à la traditionnelle bicyclette. Quoi qu'il en soit, j'ai pris plaisir à chevaucher mon premier Phénix et de découvrir Shanghai. Lorsque j'attendais aux feux, je voyais les visages surpris des Chinois au spectacle d'un étranger sur ce vélo légendaire. Quelques uns se risquaient parfois à me dire "Le vélo, c'est pour les pauvres!". Rien ne me comblait plus, pourtant, que de dépasser l'une des pompeuses Ferrari, lorsque celles-ci étaient bloquées dans les petites rues de l'Ancienne Concession Française. La minute d'après, je me fondais dans l'un des nombreux marchés locaux. Un autre source de satisfaction est de pouvoir changer à moindre coût toutes les pièces de mon vélo auprès de mon réparateur niché au fond d'une allée. Aujourd'hui, je crois, seul le cadre est d'origine!

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Je restais pourtant un résistant au milieu d'un paysage urbain de plus en plus mécanisé, jusqu'à récemment. Qui pouvait en effet prédire la révolution de la circulation qui s'est opérée ces six derniers mois! Pour les observateurs avertis, cependant, il y avait dans l'air des signes avant-coureurs comme les rapports officiels répétés sur l'explosion du nombre d'automobiles à Shanghai, occasionant un nombre croissant d'accident, pollution atmosphérique et traffic à l'arrêt aux heures de pointes. Puis, la Police de Shanghai s'est lancée dans une chasse aux infractions, infligeant de lourdes amendes aux automobilistes ainsi qu'aux deux-roues qui avaient pris l'habitude d'empreinter les voies réservées. Un jour, je fus surpris de voir un vélo accroché à deux mètres de hauteur dans une arbre. J'ai d'abord cru à une blague entre amis, avant de subir moi-même le même sort. Il s'agit en fait d'un moyen intelligent (et plein d'humour) de la Police pour vous expliquer que vous êtes cadenassé au mauvais endroit!

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Les temps changent, me suis-je dit. Enfin, il y eu ce message de l'un de mes amis, pressé de me retrouver pour un verre (tu te souviens, Hugues?) et qui m'informait avoir utilisé pour la première fois un service de vélo en partage, Mobike, pour arriver à l'heure. Il m'explique alors combien il est facile de trouver un vélo en le localisant sur son téléphone à partir de sa puce GPS et à quel point ce service est bon marché, payant un Yuan seulement pour un déplacement. Depuis cet épisode, les services de vélos partagés ont envahi les rues de Shanghai, s'affrontant dans une compétition sans merci entre Mobike (orange), Ofo (jaune) et Xiaoming (bleu), sur le même modèle que Uber (Youbu) et Didi Dache il y a peu pour les voitures avec chauffeur. On voit désormais des étudiants mais aussi des vieux Shanghaiens chevauchant ces bicyclettes de couleur partout en ville, envoyant sur Wechat des selfies avec leur nouveau (et très économique) moyen de locomotion.

Les vélos en partage sont devenus très à la mode, changeant dramatiquement la scène des rues shanghaiennes en un temps record. Mobike annonce 100 000 unités sur Shanghai pour la fin 2016, Xiaoming 400 000 pour Shanghai et Guangzhou, Ofo 200 000 pour toute la Chine. Etrangement, je ne suis plus considéré comme un "pauvre étranger" mais au contraire comme un spécimen rare de propriétaire de bicycette. Aussi, bien que je ne possède ni montre de poignet ni machine à coudre, je participe au nouveau rêve Chinois!