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4F51B40C-9A0B-49B2-808F-01140FCB1568Si vous avez vu le film intitulé Le Monde de Suzie Wong”, une comédie romantique se déroulant dans le Hong Kong des années 1960, vous vous rappelerez peut-être que le personnage-titre habite dans un village de tôles, des collines proches de Wan Chai. A cette époque en effet, le territoire de Hong Kong fait face à un afflux inédit de réfugiés, la plupart venant de Chine communiste et qui consituent un quart de la population (750 000 en 1960!). La colonie Britannique n'étant pas préparée à recevoir un tel nombre de migrants, la crise du logement est alors à son comble. Des villages de squatters, comme on les nomme, se mettent alors à pousser, dans les Nouveaux Territoires proches de la frontière bien sûr mais aussi sur Kowloon, au pied de la Montagne du Lion (voir la série "Under the Lion Rock" des années 1970) ou à Tai Hang Tung. Le village de Pokfulam, sur l'ile de Hong Kong, s'il est constitué en grande partie de migrants, a une histoire particulière puisque ses origines remontent à 400 ans!

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Fondé vers 1670, Pokfulam signifie "la forêt du pokfu", un oiseau typique des pentes boisées sur lesquelles il se situe, proche d'une rivière. Du fait de celle-ci, l'activité du village est agricole et non orientée sur la mer, avec l aculture du gingembre, de riz et de légumes. Les premières photos de cet endroit de la fin du 19ème siècle montrent clairement des fermes, alors que le reste de l'ile est peu développé. Le premier village est l'oeuvre de trois clans venus de Chine, les Chan, Lo et Wong, qui ont fuit après la Révoltes des Trois Féodalités contre l'Empereur Kangxi de la Dynastie Qing. Il n'y a alors qu'une seule rue, encore visible aujourd'hui, le long de laquelle on trouve les plus vieux monuments du village comme le temple Bogong ou la Pagode Li Ling (ci-dessous). Dans les années 1850, à l'arrivée des Anglais, il n'y a que 50 habitants alors que cent ans plus tard, on en compte dix fois plus, avec quatre quartiers, trois restaurants, trois coiffeurs, huit épiceries et ... trois fumeries d'opium (rappelons que ce sont les Anglais qui amènent l'opium en Chine pour compenser leurs importations de soie et de thé)! En 1871, les colons profitent de la proximité de la rivière pour contruire au dessus du village le premier réservoir d'eau douce de Hong Kong.

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En 1886, un Ecossais du nom de Patrick Manson démarre une laiterie industrielle, installant des vaches dans des patures le long de la rivière. Les dortoirs pour les ouvriers de la laiterie voient le jour, auxquels ont accède par le chemin du village. En 1959, 721 villageois sont employés par la laiterie, dont le développement transforme profondément la vie de Pokfulam. La culture devient limitée à des terrasses afin de laisser la place aux champs de la laiterie. Pokfulam se transforme en un bourg dont les enfants vont jouer dans la forêt et se raffraichir dans le réservoir pendant la saison chaude. Dans les années 1960, la population va tripler sous l'infuence des réfugiés chinois qui s'intégrent vite grâce aux emplois stables de la laiterie. On voit comme ailleurs les collines du village se couvrir de toits en tôles, complétant les maisons ancestrales du village et connectant un labyrinthe de ruelles à l'axe central. C'est en 1970 que la vie du village bascule pour de bon avec la construction du grand ensemble Chi Fu Yuen, celui-ci qui encerclant littéralement le village. Les chemins d'accès à la forêt et au réservoir se trouvent alors barés, car sur les terrians acquis par les promoteurs immobiliers, donnant l'impression aux villageois de vivre en prison.

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L'autre effet de la construction d'une résidence à côté du village est que la tentation est grande de qualifier de "taudis" ce qui est en fait un authentique vestige de la culture pré-coloniale. Une négociation a donc commencé entre le gouvernement et la communauté pour garantir l'accès à l'eau courante de toutes les habitations, quelle qu'en soit l'age, maintenir l'hygiène et assurer le traitement des déchets. Au bout de 15 ans, les barrières de Chi Fu Yuen ont été supprimées, en échange de la viabilisation du village, permettant le libre passage. Dans les années 1980, la compagnie laitière, devenue un groupe de taille mondiale, a fermé le site de Pokfulam, fragilisant encore l'avenir du village. Les habitants se mobilisent depuis pour expliquer que leur mode de vie est unique, facteur d'entraide et de sécurité et doit donc être préservé. On cite les portes que l'on laisse ouvertes, ne craignant absolument pas les vols entre voisins qui se connaissent tous. Les fêtes ancestrales continuent d'être célébrée, mobilisant tout le village une bonne partie de l'année comme pour la préparation du dragon de feu pour le festival de la lune. Ils se comparent volontiers aux favelas, devenues une part même de la culture du Brésil.

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De nombreux talents ont grandi dans ces milieux, riches d'interactions et de créativité. Aussi, lorsque l'on se promène dans les ruelles de Pokfulam Village, l'exemple brésilien vient constamment à l'esprit. Comme dans les favelas, les murs du se sont couverts de fresques colorées, témoignant de la vitalité et de l'énergie des habitants. On trouve sur les grillages des jouets disposés comme des sculptures naïves et partout, ce ne sont que sourires et amabilités.

Pokfulam Village est le témoin vivant de l'histoire de Hong Kong. Espérons que ce petit miracle urbain restera mais rien n'est moins sûr!

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