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IMG_3661Parmi les rencontres avec témoins du Shanghai des années 1930, celle avec Jacqueline Meyrier, la fille du consul Meyrier revêt un caractère particulier. C'est en effet dans le cadre de la villa Basset, vestige de l'art architectural des années 1920 et aujourd'hui résidence consulaire française que cette rencontre s'est faite en présence du consul général Axel Cruau et d'un groupe d'amis passionnés du vieux Shanghai.

La villa Basset (photo du bas) est connue de la communauté Française car on y célèbre le 14 juillet  sur la grande pelouse qui jouxte la maison. C'est une magnifique demeure construite en 1921 par le courtier Lucien Basset en style Art Nouveau basque, ornée de splendides motifs floraux en faïence et d'un toit qui rappelle celui de l'ancien Collège Municipal Français. La villa fut rachetée en 1931 par un sulfureux homme d'affaires, Franck Raven, qui s'illustrera dans une série d'escroqueries aux dépends des missionnaires américains. Suite à un procès retentissant, la villa sera saisie mais ne deviendra villa consulaire que bien après la normalisation des relations diplomatiques avec la Chine communiste.

Le consul Meyrier

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Jacques Meyrier est né en 1892 à La Nouvelle Orléans, fils d'un autre diplomate Gustave Meyrier. Ce dernier fut en poste en Turquie et en Arménie où il témoignera des massacres perpétrés par les Turcs. Jacques commence justement sa carrière en 1916 comme consul adjoint à Constantinople puis il vient à Shanghai en 1924. Il est nommé consul de Tianjin en 1929 puis consul général de Shanghai en 1932. C'est dans ce poste qu'il est chargé par les autorités métropolitaines de remettre de l'ordre dans la Concession Française gangrenée par les traffics et la corruption orchestrés par la Bande Verte de Du Yuesheng. La police est à ce moment compromise et c'est avec l'aide d'autres fonctionnaires intègres qu'il fera "le ménage" (voir article sur Joseph Hsieh). Jacques Meyrier quittera Shanghai pour Beyrouth en 1936 puis Rabat en 1942 alors sous protectorat français où il accompagne la reprise en main par la France Libre. Il sera rappelé en Chine comme ambassadeur de France en 1945 lors du retour de Tchang Kai-chek aux affaires. Lors de notre rencontre, Jacqueline nous a montré de nombreuses photos de famille dont une représente son père sur les marches du siège du gouvernement de Nanking en compagnie de Tchang Kai-chek. Jacques Meyrier à alors 54 ans. En 1950 , il quittera définitivement la Chine, à l'occasion de la fermeture de l'ambassade française par la Chine de Mao. Il terminera sa carrière à Madrid en 1952 et décédera en 1963.

Souvenirs de Chine

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À l'époque où naît Jacqueline Meyrier à l'hôpital Sainte Marie de Shanghai le 6 février 1927, c'est dans l'ancien consulat, près du Bund que réside la famille (ci-contre). Parmi ses souvenirs de petite fille figurent les dimanches à la messe à l'église Saint Joseph toute proche. Élevée à l'école des Soeurs de la Charité, elle a alors peu d'amis, le monde des enfants de diplomates étant assez protégé, explique-t-elle. La fille de l'ancien consul se rappelle néanmoins clairement le bruit qui régnait autour du consulat, cette partie de la ville étant marquée par les va-et-vient incessants des coolies sur le Quai de France. Mais plus que le bruit, ce sont surtout les odeurs qui ont marqué la petite fille, tant le Shanghai et la Chine de cette époque n'avaient rien à voir avec la salubrité que l'on connait aujourd'hui. Ainsi quand la famille atterrit après la guerre dans un DC3 sur l'aérodrome de Chongqing, alors situé au milieu du Yang Tsé, elle retrouve les odeurs fortes et s'exclame: "Cà y est, nous sommes rentrés!".

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Elle se souvient que les rats faisaient alors partie du quotidien et qu'il n'était pas rare d'en trouver dans la maison en bambous où ils résidaient à Chongqing. C'est lors du retour de la famille en Chine que Jacqueline fera la connaissance de son futur mari, un cadre hollandais de la compagnie maritime Nippon Line, celui-ci fera plus tard une carrière diplomatique. L'un des souvenirs les plus forts de ces années reste sa rencontre avec la femme de Tchang Kai-chek, Song Mei Ling (que l'on voit précisément ci-contre avec son mari) lui offrira même sa robe de mariée Chinoise en lui tenant ces propos : "vous êtes comme moi née ici et vous vous mariez en Chine, vous êtes donc presque Chinoise". C'est donc le couturier personnel de l'élégante Madame Chiang qui dessinera pour elle une qipao aux manches courtes, col haut et fente sur la jambe, selon les vœux de Jacqueline Meyrier. En 1946, Jacqueline quitte la Chine pour suivre son mari. Celui-ci deviendra consul des Pays-Bas, notamment au Congo Belge. Elle ne passera finalement en France que deux ans de sa vie, dont une à la Libération de Paris dont elle parle avec émotion. Jacqueline indique avoir déménagé 23 fois, ce qui explique que ses enfants vivent aujourd'hui en Italie et en Argentine!

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Aussi à la question "pourquoi n'êtiez vous jamais retournée en Chine?" elle dit que sa retraite a été occupée par les visites aux enfants. Pourtant, pour son 90ème anniversaire elle décide de faire le voyage pour renouer avec ses souvenirs. Résidant à l'Okura Garden Hotel, elle découvre qu'elle fréquentait ce lieu étant enfant. C'est en effet dans l'ancien Cercle Sportif Français que venait souvent son père. Elle avait alors 6 ans et sa nourrice la promenait dans le jardin pendant que les adultes déjeunaient. Plus tard, ce sont les réceptions auxquelles elle assistait qui lui font rechercher l'odeur du "baijiu". C'est avec un verre de baijiu qu'elle a décidé de fêter ses 90 ans dans la ville de son enfance. Bon anniversaire Jacqueline!